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Un dieu un animal - Jérôme Ferrari

Après L'Origine de la violence, lu la semaine passée, j'ai "attaqué" le dernier livre de Jérôme Ferrari, Un dieu un animal, édité par Actes Sud en début d'année.
Là encore, une lecture difficile, à plusieurs niveaux : la sécheresse de l'écriture, l'économie de moyen, au service de la violence du propos, qui l'illustre.
Un roman court, à peine 100 pages, mais d'une incroyable intensité, d'une surprenante densité. Décidemment, ils sont forts, ces écrivains !

Une voix extérieure mais prisonnière, voix féminine (c'est ma lecture qui le dit), s'adresse directement au héros de notre récit et, avec l'impudeur de ce tutoiement, lui raconte sa propre vie, et celle de Magali, son amour de jeunesse, sa seule pause dans ce monde fou.
Mercenaire, tueur professionnel froid et désabusé, le héros parcourt le monde en guerre, y joue son sinistre rôle et l'observe, de ses yeux vidés d'émotions.
En quête d'un idéal innaccessible, parce qu'inexistant, impossible, le héros du récit subit la malédiction énoncée dès les premières lignes du roman :
"Bien sûr, les choses tournent mal, pourtant, tu serais parti et, quand l'étreinte du monde serait devenue trop puissante, tu serais rentré chez toi. Mais ça ne s'est pas passé comme ça, car les choses tournent mal à leur manière mystérieuse et cruelle de choses et font se briser contre elles toutes les illusions de lucidité. Tu es parti, le monde ne t'a pas étreint et, quand tu es rentré, il n'y avait plus de chez toi."

Condamné d'avance, et conscient de cette condamnation,, il baisse les bras et refuse les alternatives qu'il imagine ; alternatives qui n'en sont pas puisqu'elles ne modifient pas le monde dans lequel nous vivons ; un monde dans lequel un homme finit par être interrogé sur ce qui le constitue : toi que je regarde, es-tu un dieu, un animal ?

"Tu n'as plus ni courage ni compassion. Tu as abandonné le monde à l'ennui de sa mort lente."


Obsédé, dans son aveuglant désespoir, par une image qu'il pense salutaire ; porté par le souvenir d'un amour d'été lumineux, le héros écrit une mystérieuse déclaration  à cette image : Magali.
Elle aussi, prisonnière de son monde, à la fois victime et bourreau de travail, entame une longue introspection, à partir de la lecture de cette lettre.
"Elle a fait de son mieux. Elle a suivi toutes les règles. Les règles visibles, les règles cachées. Les règles de la réussite professionnelle, les règles de l'épanouissement individuel. Il n'est pas possible de désigner un coupable. Les choses tournent mal. Car les hommes ont besoin, pour vivre, de quelque chose de plus grand qu'eux et, en désignant ce qui est grand, ils ne donnent que leur propre mesure."
Toi aussi, Magali, es-tu un dieu un animal ?

Vouées à l'echec, leurs retrouvailles ne feront qu'exacerber leur consciente de leur inadaptation au monde et leur refus de s'investir pour le changer.
"Une jeune femme te demande si tu as eu peur de la mort. Le manager dit que ça a dû être dur pour toi et laisse échapper un petit soupir de sympathie. Tu repousses ton assiette à moitié pleine et tu commandes un double whisky. Je buvais déjà avant, ne vous inquietez pas. Tu leur souris aimablement et ils te rendent ton sourire et Magali comprend subitement en vous voyant qu'ils se situent au plus bas de ton échelle de valeurs, comme tu es tout en bas de la leur, et que tout le monde, sauf elle, s'en est clairemement rendu compte depuis le début [...]"

Hommes, qui lisez ce livre, êtes-vous dieu, animal ? "Les deux mon Capitaine", c'est l'ultime certitude, inacceptable, ingérable, du héros de ce livre.
Qu'est-on, finalement, dans ce monde inhumain qui nous broie ?
est-il possible d'être, d'exister, de revendiquer cette existence ?

Ce livre, sec, ardu, violent, est un poème désanchanté sur la condition humaine.
Point de salut possible. Ni par l'amour, ni par la haine.
Point de salut possible. Même dans la mort.
Ne reste que cette solution, substitution : il faut dire, que l'histoire s'invente sous nos yeux, que l'on nous insuffle comme une vérité ce chant désespéré.

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