"Ceux qui le virent se turent. [...] A l'extrême limite du toit, la silhouette se détachait de la grisaille du matin. Sans doute un laveur de vitres. Un ouvrier du bâtiment. Ou un suicidaire. Cent dix étages plus haut, parfaitement immobile, une miniature noire dans le ciel nuageux. [...] Cette fine silhouette et le mystère s'épaississait. Elle se dressait de la tour sud, à la limite de la terrasse panoramique, comme prête à s'élancer. [...] En haut, le mouvement. Le moindre frémissement compte sous le vêtement noir. Une demi chose pliée en deux, qui semble étudier ses chaussons, tels deux traits de crayons évanouis sous la gomme. La posture du plongeur. Alors, figés et silencieux, ils virent. Même ceux qui désiraient sa perte sentirent leurs poumons se vider. Ils reculèrent en gémissant. Un corps naviguait dans les airs. Il s'était mis en marche. Quelques-uns se signèrent. Les yeux fermés, en l'attente d'un bruit sourd. Agitée par le vent, la figurine dansait, sursautait, sautillait. Un cri retentit parmi les spectateurs, une voix de femme : - Mon Dieu, oh mon Dieu... Ah non, c'est un vêtement, une chemise ! Qui tombait, tombait, tombait - les manches d'un chandail qu'on laissat à ses tourbillons, l'homme accroupi dans le ciel était maintenant debout, les flics en haut et les regards en bas se taisaient, parcourus de vagues d'émotions, car la silhouette se redressait, munie d'une barre longue et fine qu'elle soupesait dans ses paumes, appréciait dans les airs, une longue barre noire, si souple qu'elle oscillait à ses extrémités, et l'homme ne regardait que la tour jumelle dans un cocon d'échafaudages - comme un objet blessé en attente des secours - et l'on saisissait bien toute la portée du câble sous ses pieds, tous comprenaient et, quoi qu'il se passe ailleurs, impossible de partir, ni tasse de café, ni cigarette dans le couloir, ni pas trainants sur la moquette, l'attente avait été un voyage enchanté, et l'on voyait le pied chaussé de noir abordé de chauds rivages gris. Tous ont repris leur souffle au même instant, avec la sensation de partager le même air. Cet homme était un mot qu'ils croyaient connaître, mais n'avaient jamais entendu. Il commençait."
C'est avec ce personnage allégorique, un funambule marchant sur un fil tendu entre les deux tours du World Trade Center, que s'ouvre le magnifique roman de Colum Mc Cann, Et que le vaste monde poursuive sa course folle.
Ouverture de roman, mise en garde, pose poétique avant d'entrée dans le "vif" des vies brisées de ses personnages ; le funambule concentre les regards de tous sur lui, réduit le monde à son fil, se saisit violemment de notre attention.
Ouverture de roman, ouverture d'une porte sur un autre lieu, un autre temps, et toujours une même humanité en souffrance, toujours des corps qui se débatent, qui luttent ou qui s'affaissent.
Autre lieu, autre temps ; Mc Cann nous renvoie à New York, au milieu des années 70. Un New York des rues crasseuses et des trottoirs, que des putes, jeunes et vieilles, sans âge, arpentent, usent.
New York, peuplé de mères brisées qui pleurent leurs fils sacrifiés, morts à la guerre du Vietnam.
Des mères qui tentent de se reconstruire, d'exister encore, en se retrouvant, ensemble. Mais la mort des fils suffit-elle pour gommer les barrières ? pour abolir la distance entre le Bronx et Park Avenue ?
New York, enfin, où les liens se tissent, où les amours s'apprenent, se font et se défont ; où la mort n'est jamais très loin, là, en bas, dans le caniveau ; où l'Histoire s'écrit, faite de l'accumulation de ses vies insignifiantes et pourtant exemplaires.
Ce funambule, son fil, et la folie de son entreprise ; qu'est-ce alors ?
Rien d'autre que la projection symbolique de ce que sont nos vies. Les riques à courir. L'exaltation de la réussite ; sortir grandi de nos détresse. La chute, possible, peut-être.
J'aime énormément les livres de Colum Mc Cann ; le rythme tranquille de la phrase, entrecoupé de passages rapides, secs, comme essoufflés de l'urgence de ce qui doit être dit.
La construction, toujours travaillée, soignée ; les ouvertures et les clôtures de romans ; une boucle limpide.
Et puis cette manière de prendre le temps de poser le récit, de laisser éclore les intrigues, faire la place nécessaire pour que le roman se déploie, gagne en amplitude, et nous enveloppe complètement dans cette bulle de mots.
Quel roman !