Overblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Présente les coups de cœur, l'actualité, les découvertes de l'équipe de la bibliothèque Xavier-Grall

Publicité

Haïti

Alain Mabankou, haïtien de coeur et d'amitié, depuis Los Angeles.


"Haïti. Cette patrie a toujours dit non tout au long de son histoire. Cette patrie a battu les records de coups d'Etat ­et même de coups d'éclat. C'était toujours face à l'homme. C'était toujours face à "l'insoutenable légèreté de l'être". Duvalier. Le père. Le fils. Papa Doc. Bébé Doc. Les tontons macoutes.

La première République noire survivait, redressait la barre et se remettait à la peinture, à la chanson, à la littérature, à la philosophie, à la médecine. En littérature, cela nous a donné de grands noms : Jacques Stephen Alexis, René Depestre, Emile Ollivier, Edwige Danticat, Davertige, Jean Metellus, pour ne citer que ceux-là qui sont connus en Europe avec le binôme actuel, Dany Laferrière et Lyonel Trouillot... Quand Haïti allait mal, on se disait : "Vous allez voir, c'est souvent comme ça avec ces Haïtiens, ils finiront par s'en sortir sans convoquer leurs dieux vaudous." Et ils s'en sortaient. Et ils renverseraient le cours des choses. Et puis on avait oublié la nature.

On avait oublié ce qui se trame dans les profondeurs terrestres. Préfaçant la seconde édition du recueil Idem (Seghers, 1964) de Davertige, ­l'un des plus brillants poètes haïtiens, Alain Bosquet intitulait son avant-propos : "Un séisme : Davertige". Une prémonition ? Non. Le séisme est revenu sans Davertige, mort dans la plus haute des solitudes à Montréal. Car, il ne faut pas l'oublier : en Haïti les séismes viennent des hommes de lettres. Ils viennent d'une littérature volcanique, éruptive et incandescente. Nous avons eu l'exemple cette année avec le couronnement de Laferrière par le Médicis, de Trouillot par le prix Wepler et de Yannick Lahens par le prix RFO.

La nature a voulu donc gâcher cette ambiance alors que depuis presque plus de deux siècles, elle ne s'était pas acharnée de la sorte sur les descendants de Toussaint Louverture et de Dessalines. Elle a pris en otage et les Haïtiens et les étrangers qui s'étaient déplacés du monde entier à l'occasion du festival Etonnants Voyageurs prévu à Fort-de-France du 14 au 17 janvier. Ce festival n'aura pas lieu, le séisme s'est invité en monarque absolu. Poussière. Gravats. Fumée. Tout y est. Les Haïtiens ne verront pas la lumière pendant un temps. Ils devront se contenter de l'imaginer. "L'imagination s'entraîne. Ce qui ne s'entraîne pas, c'est l'émotion." C'est une formule de Laferrière.

Aujourd'hui, je sais que le mot "émotion" est plus fort que "l'imagination". Parce que la nature s'est liguée contre un peuple qui est aussi le mien. Parce que mon meilleur ami ne me donne plus de ses nouvelles. Parce que nous ne nous écrivons plus tous les jours comme nous le faisions depuis des années. Parce que je refuse le luxe de la lumière de mon appartement pendant que dans les décombres des quartiers populaires de Port-au-Prince le genre humain est en train d'être broyé, concassé. Parce que ce peuple m'a donné la force de dire non, de crier ma négritude, y compris dans les ténèbres. Parce que j'ai lu avec "émotion" L'Enigme du retour de cet ami et que je croyais qu'aucun autre séisme n'aurait pu le surpasser. Parce que je me sens de plus en plus Haïtien. Pour le meilleur et pour le pire. "

Alain Mabanckou.

cyclone-Hanna-Gonaives-Haiti.jpg
Et un extrait d'un merveilleux livre de Dany Laferrière, L'enigme du retour, pour mon amie Cindy.

"Si Haïti a connu trente-deux coups d'Etat
dans son histoire
c'est parce qu'on a tenté de changer
les choses au moins trente-deux fois.
On semble plutôt intéressé par les militaires
qui font les coups d'Etat
que par les citoyens qui renversent
ces mêmes militaires.
La résistance silencieuse et invisible.

Il y a un équilibre dans ce pays
qui tient au fait
que des inconnus
dans l'ombre
font tout ce qu'ils peuvent
pour retarder la nuit.

Quand il y a une panne d'électricité
c'est avec l'energie des corps érotisée
qu'on éclaire les maisons.
L'unique carburant que ce pays possède
en quantité industrielle
qui soit capable en même temps
de faire grimper la courbe démographique."

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
C
<br /> MERCI! j'ai les larmes aux yeux et les frissons...pour ce pays qui une fois que l'on y a gouté vous envoute...je ne peux ici m'empêcher d'écrire une pensée remplie d'amour pour mes amis restés au<br /> pays et qui se battent, une fois de plus, pour se relever dans le courage, la force, l'énergie créatrice... pour pouvoir reconstruire cet Haïti de demain, que, j'aimerais tant, nous allions voir<br /> toi et moi...<br /> <br /> <br />
Répondre
S
<br /> <br /> Et nous irons, très bientôt ; nous envoûter, à l'odeur du café, à l'energie de ce peuple fort, à l'envie de recréer cet Haïti que tu aimes tant, et que tu sais si bien mettre en mots...<br /> <br /> <br /> <br />
S
<br /> A lire aussi cet article qui donne des nouvelles de quelques écrivains haitiens :<br /> http://www.telerama.fr/idees/des-nouvelles-de-quelques-ecrivains-haitiens-suite,51602.php<br /> <br /> <br />
Répondre
S
<br /> Merci Sylire pour ce lien.<br /> <br /> Abdourahman Waberi est très actif aussi ; il a transformé sa page facebook en plateforme d'informations en temps réel. http://www.facebook.com/home.php?#/awaberi?ref=ts<br /> <br /> Et puis un entretien radio avec Dany Laferrière, sur une radio canadienne : http://www.radio-canada.ca/emissions/cest_bien_meilleur_le_matin/2009-2010/chronique.asp?idChronique=101141<br /> <br /> <br />
D
<br /> je peux confirmer que l'énigme du retour de Laferrière est un grand livre<br /> je le lis avec émotion compte tenu de la situation en Haîti<br /> Etonnants voyageurs devait s'y tenir et l'écrivain Georges Anglade est mort là-bas.<br /> <br /> <br />
Répondre
S
<br /> Un très beau livre en effet.<br /> Les auteurs haïtiens nous ont gâtés cette année. Dany Laferrière et Lyonel Trouillot, avec son livre Yanvalou pour Charlie, m'ont offert de beaux moments d'émotion.<br /> Haïti, pour moi qui n'y suis jamais allée autrement que portée par les mots de ces deux écrivains, Haïti c'est l'odeur du café, c'est le cri des oiseaux fous.<br /> <br /> <br />